Les économistes atterrés, hétérodoxes oubliés

Ils se sont fait connaître à l’automne 2010 lors de la sortie du Manifeste des économistes atterrés, dans lequel ils font la « présentation critique de dix postulats qui continuent à inspirer chaque jour les décisions des pouvoirs publics partout en Europe ». Cette association composée d’universitaires, d’économistes comme Frédéric Lordon, et de professionnels, a pour but d’affirmer que d’autres politiques économiques sont possibles, alors qu’elles sont souvent envisagées selon une vision orthodoxe de l’économie.

Qu’est-ce qu’une vision orthodoxe ?

Le point de départ en économie comme elle est majoritairement enseignée est l’approche néoclassique. Les économistes orthodoxes de nos jours étant issus de leur école et de leur théorie, héritiers de la fameuse main invisible d’Adam Smith,  postulent que la somme des intérêts personnels est égale à l’intérêt général. Autrement dit, chacun poursuivant son propre intérêt concourt à l’intérêt de la société dans son ensemble.

L’école néoclassique connaîtra une forte expansion jusqu’au krach boursier de 1929. A ce moment de l’histoire, la théorie a montré ses limites et est en péril. La crise n’a pas pu être prévue, les néoclassiques ne savent alors pas comment en sortir.

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John Meynard Keynes

C’est un autre économiste, John Meynard Keynes, qui apportera la solution pour mettre fin à la dépression des années 30. Son idée ? relancer l’économie par l’investissement public. C’est donc à l’Etat de créer les conditions de la reprise de l’activité économique, et ce par la demande. Il donnera son nom à ce courant de pensée, le keynésianisme.

Le retour en force des néoclassiques se fera dans les années 60, lorsque la stagflation apparaît (situation de faible croissance et de forte inflation, c’est-à-dire l’augmentation des prix). Les hétérodoxes apparaissent être à ce moment en opposition au retour des néoclassiques. Ce sont les économistes Marxistes, postkeynésiens, régulationnistes ou conventionnalistes. Leur point commun est d’envisager l’économie comme une science multidimensionnelle, et pour ce qu’elle est : une science sociale. Ces courants intègrent divers aspects historiques, juridiques, politiques et sociaux au fonctionnement de l’économie, afin de saisir au mieux l’étendue des décisions politique en matière d’économie.

Pour un orthodoxe, l’économie est conditionnée par la rationalité des agents économiques (ménages, entreprises…) opérant sans cesse un calcul coût-avantage.  Ce schéma se révèle parfois simpliste et incapable de prévoir les crises qu’il engendre structurellement (par son fonctionnement propre).

Un agent économique peut faire des choix non-rationnels et sa condition dans la société n’est pas exclusivement économique : tel est un des puissants postulats des hétérodoxes.  Les hétérodoxes s’opposent à une représentation mécaniste et individualiste des individus, et ont par ailleurs éclairé les orthodoxes sur leur propre modèle. Ces derniers ignoraient que l’information pouvait être asymétrique et la concurrence imparfaite. Les hétérodoxes, grâce à leur outils empruntés à divers sciences humaines et sociales, ont pu prouver ces phénomènes, depuis largement admis par les néoclassiques eux-mêmes. Ils sont capables d’envisager l’économie comme une science qui ne peut exister sans les autres sciences humaines et sociales, et la rendent ainsi pénétrable par les questions citoyennes et démocratiques.

Le combat idéologique

La pensée économique est aujourd’hui très majoritairement dominée par la doctrine libérale, celle défendue par les économistes orthodoxes. Les économistes hétérodoxes pointent, eux, l’incapacité de cette doctrine à résoudre les problèmes endémiques qu’elle créé. La crise de 2008, par exemple, était présentie par certains hétérodoxes. Elle n’a cependant pas pu être évitée à cause de l’obstination du néolibéralisme, mais surtout le manque d’écho de certains économistes. La crise a mis en lumière les défaillances du marché et son incapacité à s’auto-réguler, tout comme l’incompétence de nos dirigeants nationaux et européens à sortir de la crise. Nombres de politiques d’austérité qui l’ont suivie se sont révélées inefficace. Comme Keynes à son époque, les économistes hétérodoxes, dont les atterrés, ne voient une reprise envisageable uniquement par une relance, et surtout, par une vision nouvelle des sciences économiques.

Les diagnostics du FMI sont de plus en plus défaitistes quant à la reprise réelle de la croissance mondiale. Celui du 12 avril dernier révèle que cette dernière est « trop faible, depuis trop longtemps ». Depuis, l’institution table sur une croissance du PIB mondiale de 3,1% pour 2016.

En effet, l’économie mondiale connaît nombre de difficultés : la chute du prix du pétrole, les conséquences de la guerre en Syrie, les menaces terroristes, ou encore la perspective du Brexit. Mais c’est aussi une demande malade qui inquiète le plus Maurice Obstfeld, l’économiste en chef du FMI, malgré les politiques monétaires plus qu’accommodantes des banques centrales.

Dans ce contexte, la situation économique ne semble pas pouvoir s’améliorer en poursuivant la baisse des dépenses publiques. Les réformes récentes du code du travail vont vers plus de libéralisation. Rien n’est plus surprenant quand on voit à quelle point la société est ancrée dans une économie de marché, alors même que cette économie est à bout de souffle. Les crises se suivent, les gouvernements qui raisonnent en mesures libérales aussi. C’est le serpent qui se mort la queue.

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Solliciter les hétérodoxes

Les économistes hétérodoxes manquent cruellement de sollicitations et de représentation au sein des institutions, au niveau des laboratoires de recherche, et dans l’environnement médiatique. Au sein des laboratoires de recherche, ce sont des présidents de jury le plus souvent orthodoxes qui choisissent des jurys orthodoxes qui sélectionnent quasi exclusivement des candidats de la même école. Au sein de la presse, ce sont aussi les économistes orthodoxes les plus médiatisés. Et si l’économie pouvait être pensée autrement ?

L’offensive a été lancée par l’association des Economistes atterrés, qui propose de regrouper ces économistes hétérodoxes. Plus récemment, Frédéric Lordon a été aperçu au mouvement Nuit Debout, et a su faire parler de lui dans les médias. Ailleurs, on discute des pratiques des grandes entreprises au pouvoir qui semble tentaculaire dans « Merci Patron ! » de François Ruffin. Compte tenu des problèmes économiques que nous connaissons en 2016, une croissance mondiale au plus bas, les économistes hétérodoxes sont plus que jamais recommandables pour apporter une nouvelle vision à un libéralisme parfois inconscient. Est-il possible de replacer l’économie dans un contexte pluridisciplinaire ? Et pourquoi ne pas solliciter ce champ universitaire enrichi dans la mise en place de nouvelles politiques économiques ?

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